Pili, son père voulait une fille. Libertad. Il murmurait
parfois le diminutif, Libe. Alors, il ressentait un émoi
semblable à la nostalgie qu'un souvenir fugitif qui n'affleure
pas à la conscience, provoque quelquefois. Il était peu
sensible aux émotions comme beaucoup d'hommes qui s'adonnent
seulement aux sensations fortes. Et les exaltations, brèves et
violentes, qu'il tirait de passions futiles, il ne s'y
abandonnait qu'en compagnie. Ce prénom exprimait des désirs
imprécis. Des choses qu'il ne pouvait pas dire. Il n'avait
jamais cédé aux rêves. Libertad, ainsi s'appellera-t-elle. Car
ce sera une fille. Si c'était un garçon, on verrait. Un nom de
garçon l'inspirait moins.
Pili, sa mère a refusé. Elle tenait à Pilar comme s'appelait sa
grand-tante, la soeur de sa propre mère, mais aussi comme une
grand-mère de son mari. Elle voulait affirmer une généalogie
contre la tentation de l'oubli, en manière de consolation d'un
exil définitif. On avait toujours fait ça dans sa famille,
reprendre les prénoms des aïeux. Elle n'a pas pu le dire. La
discorde pèse sur les époux. Les paroles les plus
insignifiantes dégénèrent en disputes paroxystiques. A quelques
jours du terme, au risque d'accoucher sur le trottoir, elle
s'est traînée à la mairie pour déclarer l'enfant. Cette
initiative irrévocable l'a mis hors de lui. Il n'y a pas eu de
réconciliation.
Pili, sa mère est restée ronde de cette première grossesse.
Elle a accouchée d'une autre fille, très vite. Une tentative
dérisoire qu'elle avait résolu pour sauver le couple. Elle l'a
prénommée Dolorès comme la passionaria. L'égérie dégrisée de la
république vivait encore à Moscou. Et cela n'a pas eu d'effet.
Elle s'évertuait à régner sur la maisonnée comme une mère du
Sud. Son mari se rebiffait. Le cycle aléatoire des querelles
qui exaspèrent les deux filles marque la famille comme une
malédiction.
Pili, dont le père, par tocade, a fondé une entreprise, afin,
disait-il, de ne plus avoir de patron. Il s'entétait à la faire
prospérer. En fait, il rentrait chaque soir trop tard pour les
filles qui s'en plaignaient.
Pili, dont les parents se sont séparés quand sa soeur eu seize
ans. Sa mère a surpris, choquée même, en se remariant bientôt
avec un veuf qui aimait les femmes en chair, et elle était
encore gironde. Il ne cachait pas son bonheur de convoler sur
le tard. Et, peut-être à cause de cela, les soeurs le
trouvaient niais, gentil mais tellement niais. " C'est un
Français" disaient-elle, vaguement répugnées par l'étalage
d'affection qu'il ne pouvait réfréner. Son père ne se mit pas
en ménage. Il rencontra beaucoup plus souvent sa secrétaire,
une femme assez épaisse et qui prospéra encore. La Portugaise,
disaient avec une pointe de mépris, les filles qui pardonnaient
plus facilement à leur père.
Pili, car son père n'a jamais prononcé Pilar, est grande et
mince. Le nez très droit contredit l'ovale de son visage. Les
pommettes saillent un peu accentuant une grâce sévère. Les
mèches raides de l'ample chevelure brune pointent aux
commissures des lèvres. L'oeil obscur et dardant d'une jeune
fille indéniablement ibérique sied bien à ce corps inquiet
d'une poitrine lourde. Elle chante aussi d'une voix claire de
soprano. Elle écrit ses chansons en espagnol, résolument
flamenco. C'est la fierté de son père qui finança les études de
musique.
Pili, son grand-père lui a donné le goût de l'Espagne. C'est
lui qui a amené la famille en France dès la fin de la guerre
civile. Il s'était marié à la va vite presque contre le gré des
parents. Il installa sa femme à Barcelone et s'engagea. Il
combattit et devint père. Il est passionné de politique. A sa
manière avaricieuse, c'est un taciturne, il discute avec Pili,
très tard dans la nuit. Ils sont rarement d'accord. Elle lui
dit l'Espagne de maintenant. La «movida» le laisse pantois avec
cette culture citadine, cosmopolite. C'est un terrien. Obtus.
Il a combattu pour un lopin. Et tous les slogans que lui-même
rabâche, ne représentent rien d'autre que des litanies qui
confortent l'attachement à la terre. La terre qu'on cultive. Il
a juré lorsque son fils est devenu patron. Il n'y a de travail
que celui de la terre. Il était horticulteur, du temps où les
maraîchers cultivaient encore en banlieue. Quand les champs de
légumes et les vergers, revendus à prix d'or, avaient fait
place aux cités d'inspiration corbusienne, il avait fini par
planter les parcs et les jardins du côté de Saint-Maur et de La
Varenne pour le compte de la ville et de riches particuliers.
Il est très âgé, il ne va plus au potager dont il était si
fier. Il laissa une friche propre, un soir d'automne. Le temps
était déjà loin où avec d'autres espagnols exilés comme lui, il
y grillait des brochettes de viandes. Le dictateur haï était
encore vivant.
Un dimanche, il a accepté l'invitation à déjeuner de son fils.
Tous les mets venaient de chez le traiteur, ce qui représentait
pour le vieil homme un luxe dispendieux qu'il n'aurait pas
toléré en d'autres temps. Le repas a pris un tour singulier.
D'abord, il n'a pas sorti son couteau qu'il avait pourtant dans
la poche. Il s'est servi de couverts d'argent pour la seule et
unique fois de sa vie. Et puis, il a parlé, tout en mangeant.
Ce n'était plus le patriarche qui imposait à la table familiale
une place à chacun, toujours la même. Maître immobile qui
répandait du regard un silence presque recueilli. Le rituel de
la cène dominicale se déroulait au rythme de la succession des
plats, de l'ordre du service, lui d'abord, la vieille tout à la
fin. Il l'appelait ainsi avec une rude affection. C'était une
exaltée qui avait toujours fait corps avec lui. Elle portait le
deuil de la république défunte en s'habillant toujours en noir.
Elle serait devenue la panégyriste des exploits guerriers de
son mari mais il n'avait jamais laissé faire. Il l'interrompait
brutalement de quelques mots d'espagnol cinglants comme des
lanières. Hors de sa présence, elle lâchait des fantaisies.
Quand on la pressait, elle bredouillait des explications
contradictoires qui décevaient. Elle finit par prendre
l'attitude de quelqu'un qui en sait bien plus qu'il ne peut en
dire. On lui pardonnait cette manie sénile.
Entre deux bouchées, il s'est mis à raconter comment un éclat
d'obus lui a ouvert la poitrine. Rien de vraiment grave.
Seulement quelques côtes brisées. Le sang poissait les
vêtements. Des chirurgiens novices qui opéraient à la chaîne
l'ont recousu sous la tente du poste de secours. L'infection
des plaies n'est pas évitée faute de médicaments. Fièvre à
délirer. Il ne mourait pas alors on la évacué vers Madrid. Son
récit est devenu plus confus. Il s'interrompait. On pouvait
comprendre qu'il n'était pas retourné en première ligne. On la
affecté à une sorte d'unité de police militaire d'un genre un
peu spécial. Il s'énervait. C'est pas les franquistes qui nous
ont battus. La république s'est minée de l'intérieur, victime
de profiteurs, d'aventuriers et de rêveurs. Il fallait anéantir
les traîtres pire que la vermine. Il criait presque, les yeux
allumés par la rage cinquante ans après. Il décrivait sans se
rende compte une triste épopée. Madrid coupée du reste de
l'Espagne, encerclée bientôt. La déliquescence du commandement.
Livré à lui-même avec un compagnon, il continue de poursuivre
les ennemis de la République. Des curés dans les églises qui se
cachent quand ils se présentent. Eux, ils bénissaient la
cinquième colonne. C'étaient les complices des espions qui
renseignaient les nationalistes. Des notables imprudents qui se
rebiffent car ils savent que la défaite ne tardera plus. On
aurait du se débarrasser de tous ces politicards. Des paysans
haineux qui tardent à les nourrir en prétextant des
réquisitions. Ils préféraient alimenter le marché noir. Pendant
l'occupation allemande, ici, c'était pareil. On taille les
branches pourries si on veut sauver l'arbre malade. On n'a pas
fait ce qu'il fallait. Son récit a paru s'arrêter là. Le fils
est troublé. Le vieux n'avait jamais rien dit. Il se mépris sur
l'espèce de pudeur qu'il crut ressentir de la part de son père
dont le regard fuyait. Il a eu le temps de présenter le
dessert. Une de ces pâtisseries modernes appareillée de purée
de fruit pris dans le yaourt, cerclée de biscuits. La tête
penchée sur la petite assiette, le vieil homme s'occupait à
saisir une portion du gâteau, et se reprit à parler. La voix
était plus calme, monotone presque. Ils maraudent. Ils
entassent toutes sortes de butins, meubles et
linges,argenteries, bijoux et même les petits trésors d'églises
serrés dans les sacristies. Ciboires et calices, chandeliers,
crucifix. A la fin, il ne garde que l'or. Le butin est lourd.
S'ils veulent s'échapper, ils ne le pourront que la nuit, à
pieds. Ils décident d'enterrer leurs prises. Il regarda son
fils d'un drôle d'air insistant. On alluma des cigarillos.
"Pourquoi m'as-tu raconté tout ça." Le vieux a un sourire.
"Le trésor, on l'a enterré profond. Creuser, on savait faire.
Depuis deux ans qu'on faisait nos trous pendant qu'ils nous
tiraient dessus. Il est bien planqué à plus de deux mètres
cinquante."
"C'était en 39, il y a cinquante ans. Ton trésor, ça fait
longtemps qu'on la découvert."
Le vieillard se renfrogne, vexé. Il prend le ton docte et lent
comme quand il parlait à son bambin de fils.
"Impossible. C'est pas n'importe où. Une vrai cachette,
introuvable, si on sait pas."
"Voyons, papa."
Il n'écoute pas. Raidi dans ses pensées, il récite :
"L'endroit exact, 35 mètres dans l'alignement de la pile d'un
pont, le long d'un canal, en amont. Rive gauche. "
"Le pont, il existe toujours. Le seul endroit d'Espagne que je
connaisse encore. A l'époque, c'était un chemin de halage;
maintenant, c'est une promenade en terre battue."
"Tu es bien au courant, ma parole !"
"J'ai gardé le contact avec des copains de là-bas."
"Alors, tes camarades l'auront récupéré ! "
"Mais non, je n'en ai jamais parlé. C'était pas réglo ce qu'on a
fait."
"L'autre dans la combine, tu crois pas qu'il ta attendu quand
même ! "
Le vieux se prêtait au jeu des questions réponses avec une
délectation de maquignon qui accroche le chaland.
Il lâcha : "Ramòn"
"Quoi ! Ramòn, ce déglingué, il était avec toi ?"
L'ami de toujours du grand-père était mort depuis quelques
années. C'était un marginal qui survivait de peu. Chaque soir, il
regagnait ivre sa chambre meublée, misérable. Personne n'avait
compris cette amitié qui avait lié les deux hommes. Le vieil
anarchiste qui ne s'était jamais justifié, l'avait imposée. Il le
faisait travailler pour de courtes périodes. Sans doute, lui
avait-il donné de l'argent. Le vieux continuait, sans relever la
remarque.
"Sur l'Ebre, si j'avais été pris, on m'aurait sans doute fusillé.
C'est Ramòn qui ma aidé à revenir. Il était communiste. Il s'est
fait avoir le lendemain. Une balle dans la jambe. On est resté
ensemble jusqu'à Madrid. Il s'est arrangé pour que nous ne
repartions pas au casse pipe. En France, on la mis dans un camp
près de Perpignan. Après, il a rejoint le maquis avec les FTP. Il
ne s'est jamais remis de tout ça. Quelquefois, il me parlait du
trésor. Le cafard le prenait de trop en rêver. Il n'avait de
projets qu'en Espagne où il ne pouvait pas retourner."
A la fin le vieux ne put plus se contenir.
"Alors, qu'est ce que tu en penses ?"
"Papa, c'est pas simple. C'est faisable, mais pas simple. "
Ils trouvèrent ainsi, le vieux père et son entrepreneur de fils
une complicité qu'ils n'avaient jamais connu auparavant.
Puerta del Sol, le soir, ou plutôt la nuit, car il est deux
heures. Attablés à la terrasse d'un café encore bruyante, ils
attendent la fin de l'activité noctambule des madrilènes qui
s'agitent bien plus tardivement que les parisiens. Pili et son
père, et Francis l'ami d'enfance. Elle la imposé. C'était ça ou
elle ne viendrait pas. C'est un garçon solide. La chasse au
trésor l'enthousiasme. Elle a confiance. Sans un doute. Ils
sont partis la veille de Paris. Les voilà à Madrid à attendre.
La tranquillité n'existe pas dans les grandes villes. Les yeux
noirs de Pili fulgurent, et de temps en temps, elle secoue sa
chevelure par saccade. Elle ne dit rien impatiente. Son père
est affalé. Il peine à récupérer de la fatigue du voyage. Il a
conduit presque tout le temps car il n'a pu se résoudre à
laisser le volant de la camionnette qu'il utilise
habituellement pour les chantiers. Ses gros doigts serrent la
tasse de café fort qui a-t-il dit va le requinquer. Ils sont
là, à attendre un peu de solitude pour creuser un trou. Le
pont, un ouvrage de pierre assez modeste, se trouvait, en 1939,
au confins de la ville. En fait, il est situé à deux pas de la
Porte du Soleil. Les automobiles l'éclairent un peu dans leurs
évolutions. Même à Madrid les gens se couchent. Un certain
silence au mitant de la nuit les a décidés. Ils ont creusé à
quatre heures du matin sous le regard paternel chargé
d'inquiétude. Les rares passages de voiture les immobilisent.
Sous l'ombre de la berge, ils ont pelleté une terre de plus en
plus meuble. A un moment, seule la tête de Pili a émergé. Elle
a poussé un cri. Anormal. Le visage empreint dune expression
tellement horrifiée, les mains crispées, tremblantes sur le
manche de la pelle. Elle fixait tour à tour ses compagnons et,
parmi la terre, à ses pieds, les os blancs d'un crâne. Francis
a tout rebouché. Ils sont rentré presque d'une traite.

Le père, malgré les petits noirs avalés devant les distributeurs
des stations service, somnolait. Alors, Francis prenait le volant
et tenait un régime égal, sans à-coups nauséeux. La cabine
ronronnait comme un animal métallique.