Îles

Correspondances et cartes

Isiris, la rivière.

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La Marne est une rivière lourde et ample. Elle encercle la ville de son humidité froide. Et ses bords ne sont jamais tout à fait dénués de danger. On peut, à la fois, se sentir seul, isolé, et pourtant, à tout moment, quelqu'un ou quelque chose peut surgir ou advenir. L'imagination reste vague de ce qui pourrait arriver. Cette peur inquiète autant qu'elle attire. Un semblant de liberté se dégage de ce qui reste de nature libre sur les rives, terre étroite, entre l'eau et les rues urbaines qui contiennent la sauvagerie végétale à une verdure acceptable. Arbres, buissons, prairie parcellaire. C'est le long de ces berges que je venais rêver d'elles. J'espérais, contre tout réalisme, les croiser là, près de la rivière. Car les jeunes filles ne s'y promenaient jamais seules. Et, à part ceux qui habitaient aux alentours, dont c'était un lieu de promenade, la rivière ne faisait plus venir les gens de l'intérieur de la ville. Je pouvais les invoquer intensément, je n'avais aucune chance que mes désirs d'elles ne matérialisent leur présence, là.

Banlieue paysage

Je pouvais assez facilement me perdre à contempler leur figure en moi, comme des images vivantes reconstituées par l'esprit même et l'effort de les détailler. Je n'imaginais pas les déshabiller, ni en faire des effigies à la merci de mes caprices compensateurs. Non. J'invoquais les souvenirs immobiles de leur vision que je gardais en mémoire assez longtemps pour me livrer sans frein à leur contemplation. Maintenue en moi, la distance entre les corps, je ne les violentais pas, je me confrontais à la vérité de mon désir. Du moins, je le croyais. La lecture littéraire me sauvait du désastre en ne me livrant pas la clé de l'obscur des textes. Une beauté vénéneuse de la poésie des mots calmait la folie interprétative du monde et de mes envies. J'aimais avec ambivalence, appréciant les poèmes, bannissant de mon panthéon des figures masculines des poètes que je jalousais, que j'imitais aussi sans simplement me l'avouer. Je n'avais pas encore de récit pour me défendre de la nudité des femmes. Mater Desnuda sortant du bain, sans fausse pudeur, devant l'enfant et lui parlant, comme de rien. Exposé directement à l'origine du monde, le sexe maternel voilé par la toison brune qui était l'ultime rempart de l'absolue existence de sa libido. Ses paroles, celles de ma mère, s'imposaient dont je ne me souviens pas le manifeste du dire. Je n'en ai pas gardé l'exactitude lexicale.

Il ne me reste qu'un informe savoir, un sens sans le support de sa voix, des interprétations qui reconstituaient, à partir des anecdotes incomplètes et censurées, des omissions et de son solipsisme désespéré, une histoire fragmentaire et troublée de ce que vraiment, nous étions. Sans parvenir tout à fait à nous situer dans ce monde suburbain qui lui-même était en constante métamorphose dont nous n'identifions pas la technostructure sociale. J'avais donc l'implacable évidence du sexe féminin et de son insondable foncier. J'étais encombré de cette incarnation du vide et je ne pouvais pas me débarrasser d'un début de la consistance d'un désir, peut-être exprimable par une métaphore. Je ne parvenais pas à résoudre le tropisme de ce sexe exposé et pourtant indéfinissable, une forme de ratage dont on n'a pas même pas l'idée. Une icône oxymorique, mandorle sans triomphe du rien d'un interstice supposé. Même le Sphinx n'a osé une telle énigme.

Il y avait ces deux jeunes filles de mon âge. Objets de mes spéculations dé·l·s·irantes dont je ne parvenais jamais à reconstituer leur image entière. Toujours, il me manquait la dernière association de leur être, physiquement éprouvé en les côtoyant chaque jour, avec leur sexe dont je savais trop bien la conformité. Et je m'aveuglais sur la finalité de mes propres désirs. Et je voulais quelque chose que je ne savais que haïr. Pris entre la violence du rejet et l'impitoyable alchimie de la convoitise charnelle, je n'ai trouvé piteusement qu'à admirer l'inaccessible hauteur de leurs intelligences. Comme je ne pouvais pas m'y hisser alors je ne me reconnaissais pas vraiment le droit de les approcher. Même pour leur parler. J'étais regard et regard seulement, vide de son propre désaveu. Mon intérêt pour elles était palpable et je crois qu'elles n'étaient pas dupes de ma distance et de mon silence. Je ne saurais jamais ce qu'elles ont ressenti de mon attention pour elles. S'en sont-elles aperçues ? Elles savaient ma singularité négative et mon isolement dont la cause n'était pas tranchée entre ma réserve et le dédain du groupe à l'égard d'une altérité excessive.

Toujours, je revenais à la rivière pour rêver d'elles et me laisser aller à l'inconsistance de mes désirs. Impossible d'accorder le rien au centre d'elles et la vue-toute sur le sexe féminin, cette sur-vision indépassable du corps de la mère entre moi et les jeunes filles. Je ne pouvais pas trouver les mots d'une tragédie. On n'imagine pas si tôt, de traduire par un langage, l'effroyable perdition de la synecdoque, un sexe pour tout le corps de n'importe quelle fille.

J'ai mis à la hausse les critères de l'idéal de la jeune fille. Elle ne pouvait être que la plus douée, la moins maternelle et pas forcément jolie. Je crois que j'ai créé une abstraction en poussant le genre féminin, celui qui venait avec ma génération, une excessive absence de portrait, loin de toute image vertigineuse, je cherchais, sans trop le savoir, une sur-femelle qui allierait sentimentalité, incarnation et intelligence du monde. Mais j'ai encore le souvenir très vif de ces deux jeunes filles si réelles et inapprochables. Des rencontres n'ont pas eu lieu. La banalisation des désirs, j'ai manqué de m'y plier. Rien n'a atténué la vanité de mes critères, rien ne m'a préparé à l'inévitable déception et l'évidence de la séparation du réel par des mots qu'impliquait l'idéalisation de l'autre. Je m'imaginais une négociation littéraire avec l'autre.

Je n'ai rien jeté dans la rivière. Je n'y ai rien trouvé non plus. Les berges et les rives sont restées vides.

Notes.
¹ Premier jet le 1er mai 2008 dans l'après midi. Revu et corrigé le 29 mars 2023.
² Mythe d'Osiris et Isis. Inceste, meurtres, nécrophilie, catalogues des désirs fous.
Mais surtout, l'élément manquant. Ce manque qui fait récit, sans fin.
³ Diane sortant du bain.

Pièges en herbe.

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Une lente humilité pénètre dans la chambre qui habite en moi dans la paume du repos convalescentes rumeurs dans les eaux des furtifs qui ne vivent que de meurtre

Rire inavoué sous des choses renaissantes aux printemps germés dans les paroles de plomb que des cris de folie sur les langues solitaires puissent rejoindre encore les seins et les ailes

Que les fruits sonnent creux qui battent la poitrine et d'un pas mesuré que les cloches s'amassent les cheveux sont partout de veillées enivrés tous les chemins mênent à la mort la plus proche

Angoisse des ans crispés dans le corps entre les machoires serrées des rochers quelle chance chassera les pardons d'amertume ton image fuit sur de vastes inconnues.

Tristan Tsara

Sexual misery 1914

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Violette and Antoine

Voyage

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Machu Pichu

En 1979, j'étais confusément en recherche d'identité. Je me figurais que vivre une expérience initiatrice révélerait ma personnalité. C'était à la fin de l'année, je me trouvais en Amérique Latine. J'avais cédé facilement à un tropisme de l'époque. Au cours d'un grand voyage, s'aventurer à la rencontre d'étrangers d'autres cultures. Au Pérou, sur le haut-plateau andin, une route relie des villes au baroquisme colonial jusqu'à Cuzco l'inca. On m'avait donné l'adresse d'un contact dans l'une de ces cités au-dessus de Lima. Le jeune péruvien m'a proposé d'assister à la fête annuelle d'un village d'où sa famille était originaire. Un train à vapeur nous y a amenés, m'écartant des touristes.
Je découvrais un paysage monotone et in-domestiqué où l'absence prédomine jusqu'à l'horizon vertical des Andes. Propriétaire de fruitiers qui faisaient sa fortune et accessoirement survivre les villageois, une dame âgée très hispanique, curieuse, m'offrait un bon accueil. Les habitants étaient indiens sauf la famille de mon hôte et le curé créole. Un incident m'exposait à une situation insolite.

On me faisait visiter les alentours quand, soudain, en approchant d'une bâtisse qui servait d'habitation à un autochtone qui représentait l'autorité coutumière, des enfants indigènes ont lancé des cailloux. Sans atteindre quiconque, il visaient sans équivoque mes hôtes. Le patron quechuan s'est interposé, suspendant la haine viscérale. Je découvrais l'effroyable hostilité entre des êtres. L'humanité même était en question, ontologiquement. Un système relationnel, comme entre deux espèces, se fondait seulement sur l'animalité des rapports de domination et de soumission. Je ne pouvais considérer un autre humain que sur un mode d'égalité essentielle. En acceptant l’Autre, je croyais accéder à son monde. Ici, j'étais au comble de l'altérité telle que je me la figurais, aux contact de civilisations si différentes. Une acculturation féroce les renfermaient tous dans le secret des liens communautaires. Le patron est venu près de moi de telle façon que j'étais entre lui et mes hôtes qui s'étaient figés. Une loi tacite régulait la distance relative entre eux. Alors, le lien de la parole a commencé de se dissoudre. Tout passait par des sensations primaires. J'ai perçu de ceux qui m'avaient conduit à  cette confrontation, la profonde répugnance de cette proximité. Mon indifférence à çà, les décevaient. Ma présence naïve a instauré l'assentiment réciproque de lever la violence habituelle de l'affrontement entre les maîtres et leurs serviteurs. Je devenais pour les descendants de colons, l'européen insolent qui ravivait des dangers par inconscience. Je devenais le visiteur magnanime pour les premiers habitants. J'incarnais l'incertitude pour tous. Avec une bienveillance désabusée, mes hôtes refermés acceptaient que je me livre à une curiosité qui leur était obscène. Ils avaient eu ce malentendu avec d'autres visiteurs. Mais l'indigène, s'est approché de moi, il m'a souri, m'a fait un petit signe, le suivre tandis qu'il allait vers sa maison, il m'a fait entrer. Dans l'unique pièce en terre battue, juste une natte sur le sol et quelques ustensiles de cuisine. Nous sommes restés là quelques minutes. Nous n'avions pas de mots, simplement nous nous souriions. Puis il m'a raccompagné jusqu'au petit groupe qui attendait dehors. Sans s'en rendre compte, cet homme m'a donné mon humanité, hors du langage, par la reconnaissance mutuelle de notre nature d'humain, à la fois proches et tellement différents. Pas de mots, les expressions de nos visages, des gestes furtifs.

J'avais une chambre dans la maison familiale mais ils ne m'ont pas ouvert l'accès à cet intérieur privé au cœur de leurs existences. Je croisais quelquefois la maîtresse du lieu. Assise dans un petit salon, elle m'invitait, avec aménité, du regard à m'installer face à elle. Si je parlais, elle baissait les yeux assez tristement. Je comprenais qu'elle ne répondrait pas. Les paroles s'évanouissaient.

La fête était bruyante de musique. Les villageois excités défilaient en désordre dans les ruelles terreuses. Des hommes me poussaient dans une cahute pleine de monde. On servait de la chicha amère, une bière de maïs. Serré entre eux, je buvais aussi. Je ne comprenais pas leur idiome. Aucun ne savait l'espagnol. Leurs gestes ne me signifiaient rien. La nuit venue, nous sortions rejoindre des orchestres. Des danses colorées tournaient autour des musiciens saouls. J'errais jusqu'à ce que des femmes moins timides me tirent pour danser chastement. J'étais un objet dont on se servait ingénument. Le côtoiement, sans menace ni affection, était un attribut de cette fête là. Je cherchais des regards ne trouvait que l'insondable. Rien ne se montrait des histoires qui les liaient. Je ne voyais qu'une folie de carnaval exacerbée par l'alcool. Je perdais la notion de la durée. J'étais hors du langage. Sans mots, sans gestes, sans médiation, le vivais le cahot de l'in-communication. L'impensable, l'indicible, l'intransmissible et l'obscur me décomposaient en une multiplicité de moi. L'incohérence m'individualisait à l'extrême. Parcellisé, je n'étais pas.“La vérité même de l’être qui se dévoile.”

Je reconnais le vide intérieur, l'insensé. Si je n'écris pas, je ne suis rien.

On dit jamais les fifties ?

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enter image description here Les années 50, celles de Boris Vian et du bebop n'ont jamais fait florès des nostalgies-marchandises. Tant mieux ?
Une philosophe dans le miroir, ses épaules nues supportent les regards sans idées.
Tandis qu'elle, indifférente à son image même, elle pense. C'était aussi l'époque du surgissement de ce réalisme enchanté, des femmes pensantes comme jamais autant
avant elles dont on ne parle toujours pas, comme si elles n'avaient jamais existé que légendaires. Tant mieux ?
Des noms, très peu, circulent qu'on accouple à des images de corps nus, des beaux culs,
des seins magnifiques de leurs congénères contemporaines qui les illustrent comme dangereuses, plutôt des chairs de pinup que leurs pensées vénéneuses qu'on cite à peine,
bien forcé, à cause de leurs prénoms de femmes. On les case vite fait à l'ombre d'une personnalité célèbre et surtout bitée celle-là, bien masculine à défaut de virilité, vertu
dévaluée beaucoup en ce temps-là. Tant mieux ?
On dit que c'était le commencement des 30 glorieuses. Pourtant, on était si pauvres.
Je ne crois même pas qu'on avait l'espoir d'un meilleur. C'était au jour le jour…
Tant mieux ?
Staline est mort au beau milieu de la décennie, la classe populaire aussi a suivi.
Le peuple est devenu au fil de la décolonisation atroce des populations en déshérence de leurs cultures inutiles désormais et perdues très bientôt dans des brutalités indicibles. Tant mieux ?
Celles qui ont pensé tout cela, les belles spirituelles d'après-guerre. Nul amour fou pour elles après qu'elles ont été. Il faut le dire, elles nous ressemblaient si peu. Et l'amour n'est-il pas ressemblance ? L'oubli pour elles, alors.
Comme un viol par ce silence ferme et obtus de leurs idées. Tant mieux ?
On relate avec hypocrisie les évènements de cette décennie du demi-siècle, très paralittéraire, aux arts et aux musiques si solitaires et incompris. Des souvenirs ambivalents, presque mauvais, c'est pour ça, on passe allègrement à d'autres réminiscences décennales où on peut se perdre avec la complaisance perverse qu'on a des belles époques. On peut aussi se faire peur, pas trop quand même.
Un peu, c'est bien, c'est bon ! Tant mieux ?

Une philosophe dans le miroir, ses épaules nues supportent les regards sans idées. Tandis qu'elle, indifférente à son image même, elle pense.

Gravité mortelle de l'amour.

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Ainsi était-elle.

Renverser l'idole.

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enter image description here C'était un rêve d'italien. mais je ne savais pas encore que je l'étais à moitié. Et ce n'était pas un italianisme humaniste et christianisé du quattrocento civilisé et criminel. Non, c'était un rêve dionysiaque, d'une brutalité antique et païenne. Celle d'un enfant qui n'a pas de langage.
Seulement des cris et des affects d'animal. Et c'est comme un hurlement de montagnard, rauque et rude, une explosion avec son souffle de gorge épuisée déjà, alors que le cri retentit encore. Joie mauvaise de l'assassin qui détrône ce qui lui est le plus cher mais qui déjà l'a tué. Et le meurtre, aussi impulsif qu'un acte instinctif nous entraîne par la seule énergie du corps même qui irradie en une pensée, la seule pensée de ma vie qui a une signification précise que je sais dans l'instant même de son irruption sans le mot qui la nommerait et qui l'aurait fixée dans ma mémoire comme un savoir et non pas pas comme une assomption en enfer. Un sentiment radical, dangereux, subversif assez pour ne pas en avoir peur le reste de ma vie, sans doute jusqu'à la fin. Ma première et unique fête onirique et brutale.

Le crime initial, impardonnable, le contraire du crime mythologique du père. Mais qui est en même temps négation du père même dont on fige dans la minéralité diaphane d'un marbre translucide la statue de l'impuissant.

Et moi, pris dans les rets d'une contradiction fondamentale qui rendait mon enfance malheureuse à cause d'avoir de moi-même dans un éclair de lucidité si précoce, trop précoce même, inventé une idée si claire et sans interprétation possible autre que le plaisir mortifère du renversement de l'idole qui se brise dans sa chute. Et la jouissance qui me prend d'avoir oser ce bris implacable et silencieux comme un secret. Cet assassinat n'était pas un meurtre rituel, mais il me plongeait dès le renversement de l'idole dans le sacré de l'amour même de l'idole détruite, de la distance abolie, du vide qui ne pouvait que laisser la parole le combler. Assassin bien trop prématuré, il en est toujours ainsi des crimes commis dans l'extrême enfance, on n'a pas les mots ni du remord ni de la justification. Et inhibé pour le reste de ses jours des combats, ayant accompli le pire suprême, on ne pense plus qu'à se sauver de l'absence qu'on a provoquée, de ce vide qui s'est élargi en nous-même comme une brèche dans la terre quand elle a tremblé, découvrant un gouffre sans fond, privé de lumière. Un soleil noir qui pourtant darde des rayons pubères. Je suis à jamais hanté par la peur de ce vide laissé sur le piédestal qui supportait la statue basculée de l'idole.

Ce que j'adore, c'est donc le rien. Ce rien que j'ai créé et qui me rend fou de terreur intime. Et si ce rien qui me poursuit était l'acte le plus haut, l'observation-acte qui m'a sorti des rangs des meurtriers, mais comme un criminel, comme cet anarchiste que je ne désavoue pas et qui m'horrifie autant que je m'abhorre, ce frère indigne des hautes œuvres, que je hais sans le rejeter de l'utopie, dont j'ai hérité de la culture libertaire comme d'un fardeau dont on ne peut pas se défaire, ce tueur qui a poignardé hypocritement mais sans pitié, autant que j'en était dénuée absolument dans la volonté de l'accomplissement irréversible du renversement d'un empire, Élisabeth d'Autriche que je ne peux pas m'empêcher d’apprécier parce qu'elle est la victime tellement jolie, très maternelle même reine. Je suis donc dès la prime enfance un double à la manière d'une farce, mais farce néanmoins, de Luigi Lucheni. Farce, tragique pour moi seulement.

Car si c'était un impulsion physique qui m'a poussé, je savais vraiment , avant que l'idole bascule, ce que je faisais et je savais que je voulais le faire et je savais sans user des mots, que j'étais dans la pleine lucidité de l'évidence de l'action pragmatique. Un acte philosophiquement pur, un acte dont la nature insurrectionnelle vaut tous les meurtres réels parce que éminemment symbolique de la figure du pouvoir absolu, totalitaire parce que ce pouvoir est le corps même du monde, un univers qui nous absorbe inéluctablement comme l'attraction d'un trou noir.

Le meurtre onirique de l'idole que j'ai commis en conscience, la seule fois où le contenu manifeste d'un de mes rêve se confond avec son signifiant si chargé du symbole, son évidence incorporée s'était déjà propagée aussi vite que la lumière, dans l'instantanéité même de la formulation du concept, son information était partout dans l'univers, dans la conscience même du très jeune enfant que j'étais et qui n'attendais que cela pour jouer l'acte. Et agir de la seule manière de l'accomplir totalement, de le réaliser effectivement, de lui donner sa valeur de vérité absolue, en rêvant. C'est ainsi que cette action immatérielle, qui s'est joué dans mon esprit, présente avec sa cruelle clarté innocente, tous les aspects d'une vérité aussi pure que la violence pure de l'acte, d'une nudité si voluptueuse et très vénéneuse, si parfait cet acte, si artefact, si profondément humain qu'il scintille comme un zircon, cette pierre trop parfaite, invention humaine, tellement parfaite, qu'elle parait tellement naturelle, plus naturelle que la pierre réellement naturelle dont elle s'inspire, ce diamant imparfait tellement convoité, bien plus que l'action parfaite qui produit le zircon absolument régulier. Aussi le symbole de mon acte dont la nature est indicible même si je peux le décrire, c'est ce caillou industriel et méprisé comme on méprise maintenant l'esthétique logique de la pensée générale.

C'était dans le vieux Vierzon, un jardin derrière la maison petite-bourgeoise, au vague air d'un petit parc d'Italie. Depuis la volée de marche qui dévalait de la maison jusqu'à la terre, au sommet de laquelle je me trouvais, la statue vivante de ma mère était là, tout près, à portée de la poussée de mes bras. Sans hésiter, la reconnaissant au premier regard, je bascule le corps d'albâtre dans le vide. Comme une jouissance silencieuse, un grand cri muet m'a pris, cette fois là, en ma seule joie candide d'avant l'inquiétude.

Trente ans plus tard exactement, le même cri muet me rendait fou dès l'irruption de l'angoisse aussi forte que la sensation provoquée par la mort infligée à l'idole.

Il lisait debout.

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J'avais rendez-vous avec lui. J'étais en avance d'une demi-heure quand je l'ai vu sur le balcon. Il lisait debout. Ses lunettes aux verres un peu fumés allaient du livre appuyé sur la rambarde vers le ciel de mai. Et il souriait de ce bonheur de lire, pour lui-même. Sur le moment, j'étais ravi. Puis j'ai pris peur qu'il me découvre. Je me vexais de cette bouffée de gène. Vite, j'obliquais dans une petite rue, décidé à marcher pendant toutes les minutes jusqu'à l'heure de la rencontre. Je savais quel livre il lisait à cause d'un rêve. Je le lui avait raconté. Il me parlait en italien, je peinais à répondre dans cette langue que je connaissais mal. C'était tout le rêve, des mots dont, au réveil, j'avais perdu le sens. Il a paru tellement surpris. Il me révélait sa passion pour l'Italie. Depuis toujours, il y séjournait un ou deux mois chaque année. C'était comme une affinité, lui l'italianiste avec le descendant d'aïeux immigrant, indicible, tenant d'une mentalité archaïque qui me restait encore et qu'il aurait acquis à force de familiarité avec la culture.

Il lisait donc une histoire qui se passe dans un pays où le ciel curieusement se pare des mêmes couleurs de printemps que celui de Paris. Nuance perse tendue et limpide comme l'eau d'un lac qui s'expose. De ce pays, on voit d'abord les montagnes. Si l'on vient du sud par la route côtière, elles surgissent aux confins bien avant de parvenir. On se fait alors la promesse d'un feu suspendu au milieu de la pièce chaude qui conjurera leurs froideurs. Par le Nord, on les traverse et, par un je ne sais quoi de folie de la nature, les arbres qui se tordent, les buissons qui durcissent d'épines, un éclat de soleil qui percute les rocailles, on sait qu'on y est. Et le paysage s'abaisse en collines jusqu'à découvrir la plaine qui s'incline en pente hyperbolique jusqu'à la mer. Des montagnes, une plaine qui paresse dans une semi-verdure. L'entaille est là, qui surprend le voyageur. C'est le parcours d'un fleuve qui déchire la terre, s'encombre de caillasses, déverse des eaux rapides jusqu'à la côte qu'il écartèle. Des montagnes, une plaine, l'entaille. Des montagnes au nord, la plaine, au sud la mer, l'entaille au milieu de la plaine qui fait une intime césure. La dualité hante toutes les histoires qu'on raconte de chaque bord du fleuve hirsute et capricieux.

Il lisait debout au travers de ses lunettes sombres que ce pays possède sa propre parole. Un langage né ici, qui se parle encore, qui se pense de moins en moins. Il s'émerveille, en levant les yeux vers le ciel de mai, des variations subtiles des intonations, de la richesse des expressions idiomatiques, de la couleur des jurons, de toutes ces paroles qui trahissent l'interlocuteur. Car de ses tournures de phrases, on sait de quel village, de quel rive du fleuve il provient. Ici, la liberté est une affaire de mots. Pour s'affranchir, il faut apprendre une autre langue, oublier le sabir maternel. Jargon d'église ou de justice, idiome savant, n'importe. Il faut dire autrement.

Il lisait debout sur le balcon que la terre de ce pays est belle et rousse. Elle fleurit tout au début du printemps et garde assez de verdure le reste de l'année. Parfois, elle se prend de tourments. Elle tremble si fort que l'entaille qui la fend prend des détours. Des poutres brisées, des tas de pierres, des volutes de poussière, des pleurs, des imprécations. Tout est désordre. Elle a bougé si fort. Le monde est à refaire. On recommence depuis le début avec la peur. Reconstruire et les routes et les ponts et toutes les maisons. Ainsi, le pays est toujours neuf.
Le passé est juste d'hier. On l'a enfoui avec les morts dans les cimetières dévastés. Bien des dates sur les tombes sont le seul témoignage des secousses mortelles du paysage. Qu'y avait-il avant ? On ne sait pas très bien. On n'ose pas dire, par superstition, qu'un malheur si épouvantable qui ne provient pas des hommes mais de la nature même, ne soit le châtiment implacable de fautes terribles.

En mémoire de Pier Paolo Pasolini et de sa province frioulane.

La petite fille du républicain.

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Pili, son père voulait une fille. Libertad. Il murmurait parfois le diminutif, Libe. Alors, il ressentait un émoi semblable à la nostalgie qu'un souvenir fugitif qui n'affleure pas à la conscience, provoque quelquefois. Il était peu sensible aux émotions comme beaucoup d'hommes qui s'adonnent seulement aux sensations fortes. Et les exaltations, brèves et violentes, qu'il tirait de passions futiles, il ne s'y abandonnait qu'en compagnie. Ce prénom exprimait des désirs imprécis. Des choses qu'il ne pouvait pas dire. Il n'avait jamais cédé aux rêves. Libertad, ainsi s'appellera-t-elle. Car ce sera une fille. Si c'était un garçon, on verrait. Un nom de garçon l'inspirait moins.

Pili, sa mère a refusé. Elle tenait à Pilar comme s'appelait sa grand-tante, la soeur de sa propre mère, mais aussi comme une grand-mère de son mari. Elle voulait affirmer une généalogie contre la tentation de l'oubli, en manière de consolation d'un exil définitif. On avait toujours fait ça dans sa famille, reprendre les prénoms des aïeux. Elle n'a pas pu le dire. La discorde pèse sur les époux. Les paroles les plus insignifiantes dégénèrent en disputes paroxystiques. A quelques jours du terme, au risque d'accoucher sur le trottoir, elle s'est traînée à la mairie pour déclarer l'enfant. Cette initiative irrévocable l'a mis hors de lui. Il n'y a pas eu de réconciliation.

Pili, sa mère est restée ronde de cette première grossesse. Elle a accouchée d'une autre fille, très vite. Une tentative dérisoire qu'elle avait résolu pour sauver le couple. Elle l'a prénommée Dolorès comme la passionaria. L'égérie dégrisée de la république vivait encore à Moscou. Et cela n'a pas eu d'effet. Elle s'évertuait à régner sur la maisonnée comme une mère du Sud. Son mari se rebiffait. Le cycle aléatoire des querelles qui exaspèrent les deux filles marque la famille comme une malédiction.

Pili, dont le père, par tocade, a fondé une entreprise, afin, disait-il, de ne plus avoir de patron. Il s'entétait à la faire prospérer. En fait, il rentrait chaque soir trop tard pour les filles qui s'en plaignaient.

Pili, dont les parents se sont séparés quand sa soeur eu seize ans. Sa mère a surpris, choquée même, en se remariant bientôt avec un veuf qui aimait les femmes en chair, et elle était encore gironde. Il ne cachait pas son bonheur de convoler sur le tard. Et, peut-être à cause de cela, les soeurs le trouvaient niais, gentil mais tellement niais. " C'est un Français" disaient-elle, vaguement répugnées par l'étalage d'affection qu'il ne pouvait réfréner. Son père ne se mit pas en ménage. Il rencontra beaucoup plus souvent sa secrétaire, une femme assez épaisse et qui prospéra encore. La Portugaise, disaient avec une pointe de mépris, les filles qui pardonnaient plus facilement à leur père.

Pili, car son père n'a jamais prononcé Pilar, est grande et mince. Le nez très droit contredit l'ovale de son visage. Les pommettes saillent un peu accentuant une grâce sévère. Les mèches raides de l'ample chevelure brune pointent aux commissures des lèvres. L'oeil obscur et dardant d'une jeune fille indéniablement ibérique sied bien à ce corps inquiet d'une poitrine lourde. Elle chante aussi d'une voix claire de soprano. Elle écrit ses chansons en espagnol, résolument flamenco. C'est la fierté de son père qui finança les études de musique.

Pili, son grand-père lui a donné le goût de l'Espagne. C'est lui qui a amené la famille en France dès la fin de la guerre civile. Il s'était marié à la va vite presque contre le gré des parents. Il installa sa femme à Barcelone et s'engagea. Il combattit et devint père. Il est passionné de politique. A sa manière avaricieuse, c'est un taciturne, il discute avec Pili, très tard dans la nuit. Ils sont rarement d'accord. Elle lui dit l'Espagne de maintenant. La «movida» le laisse pantois avec cette culture citadine, cosmopolite. C'est un terrien. Obtus. Il a combattu pour un lopin. Et tous les slogans que lui-même rabâche, ne représentent rien d'autre que des litanies qui confortent l'attachement à la terre. La terre qu'on cultive. Il a juré lorsque son fils est devenu patron. Il n'y a de travail que celui de la terre. Il était horticulteur, du temps où les maraîchers cultivaient encore en banlieue. Quand les champs de légumes et les vergers, revendus à prix d'or, avaient fait place aux cités d'inspiration corbusienne, il avait fini par planter les parcs et les jardins du côté de Saint-Maur et de La Varenne pour le compte de la ville et de riches particuliers. Il est très âgé, il ne va plus au potager dont il était si fier. Il laissa une friche propre, un soir d'automne. Le temps était déjà loin où avec d'autres espagnols exilés comme lui, il y grillait des brochettes de viandes. Le dictateur haï était encore vivant.

Un dimanche, il a accepté l'invitation à déjeuner de son fils. Tous les mets venaient de chez le traiteur, ce qui représentait pour le vieil homme un luxe dispendieux qu'il n'aurait pas toléré en d'autres temps. Le repas a pris un tour singulier. D'abord, il n'a pas sorti son couteau qu'il avait pourtant dans la poche. Il s'est servi de couverts d'argent pour la seule et unique fois de sa vie. Et puis, il a parlé, tout en mangeant. Ce n'était plus le patriarche qui imposait à la table familiale une place à chacun, toujours la même. Maître immobile qui répandait du regard un silence presque recueilli. Le rituel de la cène dominicale se déroulait au rythme de la succession des plats, de l'ordre du service, lui d'abord, la vieille tout à la fin. Il l'appelait ainsi avec une rude affection. C'était une exaltée qui avait toujours fait corps avec lui. Elle portait le deuil de la république défunte en s'habillant toujours en noir. Elle serait devenue la panégyriste des exploits guerriers de son mari mais il n'avait jamais laissé faire. Il l'interrompait brutalement de quelques mots d'espagnol cinglants comme des lanières. Hors de sa présence, elle lâchait des fantaisies. Quand on la pressait, elle bredouillait des explications contradictoires qui décevaient. Elle finit par prendre l'attitude de quelqu'un qui en sait bien plus qu'il ne peut en dire. On lui pardonnait cette manie sénile.

Entre deux bouchées, il s'est mis à raconter comment un éclat d'obus lui a ouvert la poitrine. Rien de vraiment grave. Seulement quelques côtes brisées. Le sang poissait les vêtements. Des chirurgiens novices qui opéraient à la chaîne l'ont recousu sous la tente du poste de secours. L'infection des plaies n'est pas évitée faute de médicaments. Fièvre à délirer. Il ne mourait pas alors on la évacué vers Madrid. Son récit est devenu plus confus. Il s'interrompait. On pouvait comprendre qu'il n'était pas retourné en première ligne. On la affecté à une sorte d'unité de police militaire d'un genre un peu spécial. Il s'énervait. C'est pas les franquistes qui nous ont battus. La république s'est minée de l'intérieur, victime de profiteurs, d'aventuriers et de rêveurs. Il fallait anéantir les traîtres pire que la vermine. Il criait presque, les yeux allumés par la rage cinquante ans après. Il décrivait sans se rende compte une triste épopée. Madrid coupée du reste de l'Espagne, encerclée bientôt. La déliquescence du commandement. Livré à lui-même avec un compagnon, il continue de poursuivre les ennemis de la République. Des curés dans les églises qui se cachent quand ils se présentent. Eux, ils bénissaient la cinquième colonne. C'étaient les complices des espions qui renseignaient les nationalistes. Des notables imprudents qui se rebiffent car ils savent que la défaite ne tardera plus. On aurait du se débarrasser de tous ces politicards. Des paysans haineux qui tardent à les nourrir en prétextant des réquisitions. Ils préféraient alimenter le marché noir. Pendant l'occupation allemande, ici, c'était pareil. On taille les branches pourries si on veut sauver l'arbre malade. On n'a pas fait ce qu'il fallait. Son récit a paru s'arrêter là. Le fils est troublé. Le vieux n'avait jamais rien dit. Il se mépris sur l'espèce de pudeur qu'il crut ressentir de la part de son père dont le regard fuyait. Il a eu le temps de présenter le dessert. Une de ces pâtisseries modernes appareillée de purée de fruit pris dans le yaourt, cerclée de biscuits. La tête penchée sur la petite assiette, le vieil homme s'occupait à saisir une portion du gâteau, et se reprit à parler. La voix était plus calme, monotone presque. Ils maraudent. Ils entassent toutes sortes de butins, meubles et linges,argenteries, bijoux et même les petits trésors d'églises serrés dans les sacristies. Ciboires et calices, chandeliers, crucifix. A la fin, il ne garde que l'or. Le butin est lourd. S'ils veulent s'échapper, ils ne le pourront que la nuit, à pieds. Ils décident d'enterrer leurs prises. Il regarda son fils d'un drôle d'air insistant. On alluma des cigarillos. "Pourquoi m'as-tu raconté tout ça." Le vieux a un sourire.

"Le trésor, on l'a enterré profond. Creuser, on savait faire. Depuis deux ans qu'on faisait nos trous pendant qu'ils nous tiraient dessus. Il est bien planqué à plus de deux mètres cinquante."

"C'était en 39, il y a cinquante ans. Ton trésor, ça fait longtemps qu'on la découvert."

Le vieillard se renfrogne, vexé. Il prend le ton docte et lent comme quand il parlait à son bambin de fils.

"Impossible. C'est pas n'importe où. Une vrai cachette, introuvable, si on sait pas."

"Voyons, papa."

Il n'écoute pas. Raidi dans ses pensées, il récite :

"L'endroit exact, 35 mètres dans l'alignement de la pile d'un pont, le long d'un canal, en amont. Rive gauche. "

"Le pont, il existe toujours. Le seul endroit d'Espagne que je connaisse encore. A l'époque, c'était un chemin de halage; maintenant, c'est une promenade en terre battue."

"Tu es bien au courant, ma parole !"

"J'ai gardé le contact avec des copains de là-bas."

"Alors, tes camarades l'auront récupéré ! "

"Mais non, je n'en ai jamais parlé. C'était pas réglo ce qu'on a fait."

"L'autre dans la combine, tu crois pas qu'il ta attendu quand même ! "

Le vieux se prêtait au jeu des questions réponses avec une délectation de maquignon qui accroche le chaland.

Il lâcha : "Ramòn"

"Quoi ! Ramòn, ce déglingué, il était avec toi ?"

L'ami de toujours du grand-père était mort depuis quelques années. C'était un marginal qui survivait de peu. Chaque soir, il regagnait ivre sa chambre meublée, misérable. Personne n'avait compris cette amitié qui avait lié les deux hommes. Le vieil anarchiste qui ne s'était jamais justifié, l'avait imposée. Il le faisait travailler pour de courtes périodes. Sans doute, lui avait-il donné de l'argent. Le vieux continuait, sans relever la remarque.

"Sur l'Ebre, si j'avais été pris, on m'aurait sans doute fusillé. C'est Ramòn qui ma aidé à revenir. Il était communiste. Il s'est fait avoir le lendemain. Une balle dans la jambe. On est resté ensemble jusqu'à Madrid. Il s'est arrangé pour que nous ne repartions pas au casse pipe. En France, on la mis dans un camp près de Perpignan. Après, il a rejoint le maquis avec les FTP. Il ne s'est jamais remis de tout ça. Quelquefois, il me parlait du trésor. Le cafard le prenait de trop en rêver. Il n'avait de projets qu'en Espagne où il ne pouvait pas retourner."

A la fin le vieux ne put plus se contenir.

"Alors, qu'est ce que tu en penses ?"

"Papa, c'est pas simple. C'est faisable, mais pas simple. "

Ils trouvèrent ainsi, le vieux père et son entrepreneur de fils une complicité qu'ils n'avaient jamais connu auparavant.

Puerta del Sol, le soir, ou plutôt la nuit, car il est deux heures. Attablés à la terrasse d'un café encore bruyante, ils attendent la fin de l'activité noctambule des madrilènes qui s'agitent bien plus tardivement que les parisiens. Pili et son père, et Francis l'ami d'enfance. Elle la imposé. C'était ça ou elle ne viendrait pas. C'est un garçon solide. La chasse au trésor l'enthousiasme. Elle a confiance. Sans un doute. Ils sont partis la veille de Paris. Les voilà à Madrid à attendre. La tranquillité n'existe pas dans les grandes villes. Les yeux noirs de Pili fulgurent, et de temps en temps, elle secoue sa chevelure par saccade. Elle ne dit rien impatiente. Son père est affalé. Il peine à récupérer de la fatigue du voyage. Il a conduit presque tout le temps car il n'a pu se résoudre à laisser le volant de la camionnette qu'il utilise habituellement pour les chantiers. Ses gros doigts serrent la tasse de café fort qui a-t-il dit va le requinquer. Ils sont là, à attendre un peu de solitude pour creuser un trou. Le pont, un ouvrage de pierre assez modeste, se trouvait, en 1939, au confins de la ville. En fait, il est situé à deux pas de la Porte du Soleil. Les automobiles l'éclairent un peu dans leurs évolutions. Même à Madrid les gens se couchent. Un certain silence au mitant de la nuit les a décidés. Ils ont creusé à quatre heures du matin sous le regard paternel chargé d'inquiétude. Les rares passages de voiture les immobilisent. Sous l'ombre de la berge, ils ont pelleté une terre de plus en plus meuble. A un moment, seule la tête de Pili a émergé. Elle a poussé un cri. Anormal. Le visage empreint dune expression tellement horrifiée, les mains crispées, tremblantes sur le manche de la pelle. Elle fixait tour à tour ses compagnons et, parmi la terre, à ses pieds, les os blancs d'un crâne. Francis a tout rebouché. Ils sont rentré presque d'une traite. enter image description here

 

Le père, malgré les petits noirs avalés devant les distributeurs des stations service, somnolait. Alors, Francis prenait le volant et tenait un régime égal, sans à-coups nauséeux. La cabine ronronnait comme un animal métallique.